19. Comment dire adieu à un fantôme
Enfin de retour rue Furley, où j'avais vécu avec Frank et Brianna ces vingt dernières années, je posai ma valise sous le porche. Les azalées près de la porte avaient survécu, mais leurs feuilles racornies et jaunies retombaient mollement sur la terre desséchée des jardinières. L'été était chaud, comme tous les étés à Boston, et, bien qu'on fût déjà à la mi-septembre, il n'avait pas plu une goutte depuis le mois de juin.
Avant même d'ouvrir la porte de la maison, je tournai le robinet extérieur. Le tuyau d'arrosage, abandonné en plein soleil, était brûlant au toucher et je le fis passer entre mes mains jusqu'à ce que l'eau le rafraîchisse.
De toute manière, je n'avais jamais aimé les azalées. Je les aurais arrachées depuis longtemps si, par égard pour Brianna, je n'avais hésité à modifier le plus petit détail de la maison depuis la mort de Frank. Entre sa première année d'université et la mort de son père, elle avait subi assez de traumatismes et l'idée même du changement lui faisait horreur. En outre, il y avait longtemps que je me désintéressais de la maison. Je pouvais très bien continuer ainsi.
— Voilà ! lançai-je aux azalées baignant dans l'eau boueuse. J'espère que vous êtes contentes parce que c'est tout ce que vous aurez pour aujourd’hui. Moi aussi, j'ai besoin d'un bon verre, et d'un bain.
Je m'assis sur le rebord de la baignoire dans ma robe de chambre, observant la cataracte d'eau claire, les remous de mousse parfumée sous le robinet et l'épaisse vapeur qui s'en dégageait.
Je coupai l'eau d'un geste sec puis restai là un moment, écoutant les craquements de la maison et le chuintement des bulles dans l'eau, consciente du moindre bruit autour de moi. Il en était ainsi depuis que j'étais montée dans l'express à Inverness et que j'avais senti les vibrations des roues gronder sous mes pieds. Je savais parfaitement ce que je faisais. Je me mettais à l'épreuve.
Je notais en silence la fonction et l'utilité de chaque machine, de chaque aspect technique de la vie moderne et, plus important encore, de chacune de mes réactions à cette modernité. Le train jusqu'à Édimbourg, l'avion, d'abord jusqu'à New York puis la correspondance pour Boston, le taxi depuis l'aéroport, et les centaines d'accessoires mécaniques que je croisais : les distributeurs automatiques ; les ampoules au néon et l'éclairage public dans les rues la nuit ; les toilettes de l'avion, avec leur tourbillon de désinfectant bleu-vert au parfum insupportable, évacuant les déchets et les microbes à la suite d'une simple pression sur un bouton ; les restaurants, avec leurs certificats en bonne et due forme du Département de la Santé garantissant l'hygiène des cuisines et de la nourriture ; ma propre maison, avec ses interrupteurs anodins qui m'apportaient lumière, eau chaude et cuisson.
La question était : pouvais-je vivre sans ? Je plongeai ma main dans l'eau fumante du bain et l'agitai. Pourrais-je vivre sans ces aspects de la modernité, petits et grands, auxquels j'étais habituée ?
Je m'étais posé cette question chaque fois que je poussais un bouton, chaque fois que j'entendais le vrombissement d'un moteur. Et chaque fois, j'avais répondu : « Oui. » Après tout, ce n'était pas tant une question d'époque. Il me suffisait de traverser la ville pour trouver des gens qui vivaient sans le moindre confort moderne, ou de me rendre plus loin encore pour parcourir des pays entiers où l'on vivait heureux dans l'ignorance la plus complète de l'électricité.
Quant à moi, je n'y avais jamais attaché une grande importance. À la mort de mes parents, à l'âge de cinq ans, j'étais partie vivre avec oncle Lamb, un éminent archéologue. L'accompagnant partout sur le terrain, j'avais habité dans des conditions qu'on pouvait aisément qualifier de primitives. Certes, j'aimais les bains chauds et les lumières électriques, mais je m'en étais passée pendant plusieurs périodes de ma vie, ne serait-ce que pendant la guerre, sans souffrir outre mesure de leur absence.
L'eau du bain avait suffisamment tiédi pour être supportable. Je laissai retomber ma robe de chambre sur le carrelage de la salle de bains et me glissai doucement dans la baignoire, avec un soupir d'aise.
Au XVIIIe siècle, les baignoires n'étaient guère plus qu'un gros tonneau. On s'y baignait généralement par parties : on immergeait d'abord les fesses et le ventre, en laissant pendre les jambes à l'extérieur, puis on se levait pour rincer son torse tout en trempant ses pieds. Le plus souvent, on se lavait debout avec un linge humide devant la bassine d'eau et l'aiguière.
Non, le confort moderne n'était pas indispensable. Je pourrais fort bien m'en passer.
Mais ce n'était pas là la seule question. Le passé était une contrée périlleuse. Cela dit, les prétendus progrès de la civilisation ne garantissaient pas notre sécurité. J'avais déjà traversé deux guerres dites « modernes » et la télévision me donnait tous les soirs le spectacle terrifiant d'un troisième et monstrueux conflit : le Viêt-Nam.
Le monde « civilisé » avait inventé des façons bien plus brutales et inhumaines de faire la guerre. La vie quotidienne, elle, était peut-être plus sûre, mais uniquement si l'on regardait soigneusement où l'on mettait les pieds. Il y avait des endroits dans mon quartier aussi dangereux que bon nombre d'allées obscures de Paris où je m'étais aventurée deux cents ans plus tôt.
Détendue, je tirai sur le bouchon de la baignoire avec mes orteils. Finalement, la plomberie moderne n'était qu'accessoire. Inutile de spéculer indéfiniment sur les baignoires, les bombes et les violeurs. La véritable question était et avait toujours été de savoir comment les principaux intéressés prendraient mon geste : Brianna, Jamie et moi-même.
La baignoire se vida dans un gargouillis et je me levai, légèrement étourdie. Le grand miroir de la salle de bains était couvert de buée, mais je parvenais néanmoins à voir mon reflet des genoux jusqu'au crâne, rose comme une crevette.
Laissant tomber ma serviette, je m'examinai attentivement. Je fléchis les coudes et les levai au-dessus de ma tête, faisant un rapide inventaire : chair pas trop ramollie, biceps et triceps encore bien dessinés, deltoïdes bien ronds, pectoraux proéminents. Je me tournai sur le côté, contractant mes abdominaux : obliques toniques, reclus abdominos-concaves comme il se doit. J'avais la chance de venir d'une famille n'ayant pas tendance à l'obésité. Oncle Lamb était resté mince jusqu'au jour de sa mort, à soixante-seize ans. Mon père, le frère d'oncle Lamb, devait avoir le même genre de constitution. Je me demandai soudain à quoi avait ressemblé ma mère, nue, vue de dos.
Je pivotai d'un quart de tour et regardai par-dessus mon épaule dans le miroir. Mes longs muscles dorsaux dégoulinaient d'eau. J'avais encore la taille fine. Quant à mes fesses... elles n'étaient pas encore couvertes de cellulite.
— Bah, fis-je en me retournant. On a vu pire.
Le fantôme de Frank m'attendait dans la chambre. La vue de notre grand lit, lisse et paisible sous le couvre-lit en satin bleu, fit soudain apparaître son image en moi, claire et limpide. Il faut dire que je n'avais pas beaucoup pensé à lui ces derniers mois.
C'était sans doute l'éventualité d'un départ prochain qui l'avait fait resurgir. Cette chambre à coucher, ce lit... c'était là que je l'avais vu en vie pour la dernière fois.
— Pourquoi tu ne viens pas te coucher, Claire ? Il est minuit passé.
Frank était déjà au lit, un livre posé sur ses genoux fléchis. À la lumière dorée de la lampe de chevet, il semblait flotter dans une bulle de chaleur, isolé de la pénombre froide qui baignait le reste de la chambre. Nous étions début janvier et, malgré les efforts de la chaudière, le seul endroit douillet de la maison était encore notre lit, avec de lourdes couvertures.
Je lui souris et me levai, laissant retomber mon épaisse robe de chambre en laine sur le dossier de la chaise.
— Je t'empêche de dormir ? Désolée, je réfléchissais à l'opération de ce matin.
— Je m'en doutais. Il suffit de te regarder. Tu as les yeux qui brillent et la bouche entrouverte depuis tout à l'heure.
— Désolée, répétai-je, agacée. Je ne suis pas responsable de ce que fait mon visage pendant que je réfléchis.
— Mais réfléchir à quoi ? soupira-t-il en glissant un signet entre les pages de son livre. Tu as fait ton possible... Ressasser les détails de l'intervention n'y changera rien.
Il haussa les épaules, avant d'ajouter en grognant :
— Mais je t'ai déjà dit tout ça cent fois.
— Je sais.
Je me glissai entre les draps, enroulant ma chemise de nuit autour de mes jambes.
— Oh ! un instant, j'ai oublié le téléphone.
Je repoussai les couvertures et sortis du lit pour déplacer le combiné de sa table de chevet vers la mienne. Frank aimait rester au lit le matin et papoter au téléphone avec ses étudiants et collègues, mais il ne supportait pas d'être réveillé en pleine nuit par les appels de l'hôpital. Je m'étais arrangée avec les infirmières pour qu'on ne m'appelle qu'en cas d'extrême urgence ou lorsqu'un patient que j'avais opéré dans la journée souffrait de complications nécessitant mon retour immédiat dans le service de réanimation. Ce qui risquait fort d'être le cas ce soir-là.
Frank poussa un soupir d'aise quand j'éteignis enfin la lumière. Il roula sur le côté et mit un bras sur mon ventre.
— Au fait, dit-il d'une voix somnolente, au sujet de mon congé sabbatique...
— Mmmm... ?
Son ton faussement détaché aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Il devait cesser ses cours à l'université dans un mois et prendre un congé d'une année pour ses recherches. Il avait prévu plusieurs visites dans des États du nord-ouest des États-Unis, suivies d'un séjour de six mois en Angleterre, avant de passer les trois derniers mois à Boston pour terminer la rédaction de son livre.
— Je crois que je vais partir directement pour l'Angleterre, annonça-t-il prudemment.
— Ah, pourquoi pas ? Tu vas avoir un temps pourri, mais puisque tu seras constamment enfermé dans tes bibliothèques...
— Je veux emmener Brianna avec moi.
Je ne m'y étais pas attendue. Le froid dans la chambre se mua soudain en une boule de glace dans le creux de mon ventre.
— Elle ne peut pas partir maintenant, objectai-je. Il ne lui reste plus qu'un trimestre avant son examen final. Elle pourra te rejoindre cet été, non ? J'ai plusieurs semaines de vacances à rattraper et j'ai pensé que...
— Je pars maintenant. Définitivement. Sans toi.
Je repoussai son bras et me redressai dans le lit, rallumant la lumière. Frank cligna les yeux et passa la main dans ses cheveux hirsutes. Ses tempes poivre et sel lui donnaient un air distingué qui avait un effet alarmant sur les plus vulnérables de ses jeunes étudiantes.
— Pourquoi ce brusque changement, demandai-je. C'est ta dernière maîtresse qui fait un caprice,
En d'autres circonstances, son expression ahurie m'aurait semblé comique. Pour ma part, je me sentais étrangement très maîtresse de moi.
— Tu ne croyais tout de même pas que je ne m'étais jamais rendu compte de rien ! Bon sang, Frank, tu es l'homme le plus... distrait que je connaisse !
Il s'assit à son tour dans le lit, serrant les mâchoires.
— Je croyais pourtant avoir été discret, marmonna-t-il.
— Tout dépend. Personnellement, je n'en ai compté que six en dix ans. S'il y en a eu une quinzaine, alors oui, on peut dire que tu as fait preuve de discrétion.
Son visage reflétait rarement ses émotions, mais, aux plis autour de ses lèvres pincées, je savais qu'il était furieux.
— La dernière en date doit avoir quelque chose de spécial, dis-je en croisant les bras. Mais pourquoi ce départ précipité ? et pourquoi emmener Brianna ?
— Elle pourra passer son dernier trimestre dans une pension anglaise, dit-il sèchement. Ce sera une nouvelle expérience pour elle.
— Encore faudrait-il qu'elle en ait envie ! Elle n'acceptera jamais de quitter ses amis, surtout quelques mois avant la fin de l'année scolaire. Et puis je la vois mal dans un internat en Angleterre !
— Un peu de discipline ne lui fera pas de mal, rétorqua-t-il.
Il agita une main vague, changeant de sujet :
— Soit, fit-il, on verra. Toujours est-il que je compte rentrer définitivement en Angleterre. Cambridge m'offre un poste intéressant et j'ai l'intention de l'accepter. Naturellement, je ne te demande pas de songer un instant à quitter ton cher hôpital. Mais il n'est pas question que je laisse ma fille derrière moi.
— Ta fille !
J'en eus le souffle coupé. Il avait tout planifié : un nouveau travail, une nouvelle maîtresse... une nouvelle vie, en somme... mais pas avec Brianna.
— Oui, ma fille, répéta-t-il. Bien entendu, tu pourras nous rendre visite quand tu le voudras...
— Espèce de... salaud !
— Sois raisonnable, Claire.
Il me dévisagea avec cet air d'infinie patience qu'il réservait à ses étudiants quand ils venaient pleurnicher parce qu'ils avaient été recalés.
— Tu n'es pratiquement jamais à la maison, expliqua-t-il. Une fois que je serai parti, qui s'occupera de Brianna ?
— À t'entendre, on croirait qu'elle a huit ans. Je te rappelle qu'elle en aura bientôt dix-huit ! Bon sang ! Ce n'est plus une enfant !
— Justement ! C'est maintenant ou jamais qu'il faut la surveiller. À l'université, je suis bien placé pour savoir les dangers qui guettent les adolescents : l'alcool, la drogue, le... le...
— Parce que tu crois que je ne les vois pas, moi, à l'hôpital ! Mais Brianna n'est pas du genre à...
— Détrompe-toi ! À cet âge, les filles ne savent pas ce qu’elles font ! Elles sont capables de partir avec le premier...
— Ne sois pas idiot ! Brianna est une fille intelligente. De plus, tous les jeunes font des expériences, c'est comme ça qu'ils apprennent ! Tu ne peux pas l'enfermer dans une bulle de verre toute sa vie !
— Je préfère la savoir enfermée dans une bulle de verre plutôt qu'en train de se faire sauter par un nègre ! Telle mère, telle fille, c'est bien ce qu'on dit, n'est-ce pas ? Eh bien, pas question. Tant que j'aurai mon mot à dire, ça ne se passera pas comme ça !
— Mais tu n'as strictement rien à dire, pauvre... crétin d'abruti d'ordure ! Ni sur Brianna, ni sur personne d'autre ! Tu as l'invraisemblable culot de m'annoncer que tu me quittes pour aller vivre avec la dernière d'une longue brochette de traînées, puis tu insinues que je couche avec Joe Abernathy ? C'est bien ça ?
Nous écumions tous deux de rage, serrant les poings et vociférant de plus en plus fort. Cependant, il eut la grâce de ne pas me regarder dans les yeux en déclarant :
— Tout le monde le dit. Tu passes le plus clair de ton temps avec cet homme. Pire encore, tu entraînes Brianna avec toi, la mettant dans des situations où... où elle est exposée à toutes sortes de dangers... et à toutes sortes de gens.
— Des Noirs, dis-le !
— Parfaitement ! Déjà qu'on doit se farcir les Abernathy à toutes les fêtes et à tous les dîners. Au moins, lui, il a de l'éducation ! Mais quand je pense à cet énergumène pachydermique qu'on a rencontré chez lui l'autre soir, avec ses tatouages tribaux et cette boue dans les cheveux ! Et cette espèce de perruche de salon à la voix huileuse ! Sans parler du fils Abernathy qui tourne autour de Brianna nuit et jour, l'entraînant dans des manifestations, des meetings et des orgies dans des tripots mal famés...
— Je doute que les clubs de jazz organisent des orgies. Malgré moi, j'eus envie de rire devant cette description peu flatteuse mais assez exacte de deux des amis les plus excentriques de Lenny Abernathy, le fils de Joe.
— Tu sais ce que ton ami Joe m'a sorti l'autre jour ? Son fils a décidé de changer de nom et de se faire appeler Muhammad Ishmael Shabazz. Je ne veux pas prendre le risque de voir ma fille devenir Mme Shabazz.
— Je doute que cela fasse partie des projets de Brianna. Lenny est un ami, rien de plus.
— Soit, mais pour en être sûr, je l'emmène en Angleterre avec moi.
— Pas si elle n'en a pas envie, dis-je fermement. Sentant qu'il n'était pas dans la meilleure position pour discuter, Frank sortit du lit et se mit à chercher ses pantoufles.
— Je n'ai pas besoin de ta permission pour emmener ma fille en Angleterre. Brianna est mineure, elle ira où je lui dirai. Tu serais bien aimable de préparer son carnet de santé. Sa nouvelle école en aura besoin.
— Ta fille ! rugis-je. Brianna est aussi ma fille, et tu ne l'emmèneras nulle part !
— Tu ne pourras pas m'en empêcher, répondit-il avec un calme insupportable.
— Ah oui ! C'est ce qu'on verra. Tu veux le divorce ? Parfait ! Utilise tous les arguments que tu veux, à l'exception de l'adultère, que tu ne pourras jamais prouver, et pour cause. En revanche, essaie seulement d'emmener Brianna avec toi, et j'aurai un ou deux mots à dire aux juges sur tes liaisons extra-conjugales. Tu veux savoir combien de tes ex-maîtresses délaissées sont venues me voir pour me supplier de te laisser partir ?
Il en resta bouche bée.
— Je leur ai répondu que cela ne dépendait que de toi, poursuivis-je. Qu'il te suffisait de demander.
Je croisai les bras, ajoutant d'un air narquois :
— D'ailleurs, je me suis souvent demandé pourquoi tu n'étais pas parti plus tôt. Je pensais que c'était à cause de Brianna.
Son visage livide se détachait dans la pénombre de la chambre, tel un masque spectral flottant dans le noir.
— J'ai pensé que tu t'en fichais, grommela-t-il. Tu n'as jamais rien fait pour m'en empêcher.
— T'en empêcher ! Que voulais-tu que je fasse ? Que j'ouvre ton courrier ? Que je renifle le col de tes chemises ? Que je te fasse des scènes devant tes collègues ? Que j'aille me plaindre au recteur de l'université ?
— Tu aurais pu éviter de faire comme si tu n'y attachais pas la moindre importance.
— Mais cela en avait ! répliquai-je d'une voix étranglée.
— Pas assez.
Il contourna le lit et vint se placer près de moi.
— Parfois, je me demandais si je pouvais te le reprocher, dit-il doucement. Il ressemblait à Brianna, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Je le voyais à ton visage... quand tu la regardais. Je pouvais presque t'entendre penser à lui.
Il y eut un long silence, ce genre de silence où tous les bruits autour de soi prennent une ampleur assourdissante, comme pour noyer dans le vacarme les paroles que l'on vient d'entendre.
— Je t'ai aimé, murmurai-je. Autrefois.
— Autrefois, répéta-t-il. Tu crois que cela me suffit ?
— C'est toi qui as voulu rester, Frank. Je t'avais dit la vérité. Et puis, après, j'ai essayé. Je te jure que j'ai essayé.
Il se détourna et s'approcha de ma coiffeuse, tripotant les objets qui y étaient posés, les retournant entre ses doigts avant de les reposer.
— Je ne pouvais pas t'abandonner seule, perdue, enceinte. Et puis, il y a eu Brianna. Je n'ai pas pu renoncer à elle.
Il marqua une pause avant de reprendre :
— Tu savais que je ne pouvais pas avoir d'enfants ? J'ai... fait faire des analyses il y a quelques années. Je suis stérile. Tu le savais ?
Je fis non de la tête.
— Brianna est mon enfant, ma fille, poursuivit-il. La seule enfant que j'aurai jamais...
Il émit un petit rire amer.
— ... C'est toute l'ironie de notre vie conjugale. Moi, je ne peux pas me séparer d'elle et toi, tu ne peux pas la voir sans penser à lui. Je me demande... si elle ne lui avait pas tant ressemblé, est-ce que tu aurais fini par l'oublier ?
— Non, murmurai-je.
Ma réponse sembla lui envoyer une décharge électrique dans tout le corps. Il resta figé un instant, puis se tourna vers l'armoire et commença à enfiler ses vêtements pardessus son pyjama. Je l'observais, debout près du lit, tandis qu'il passait son manteau et sortait de la chambre sans un autre regard pour moi.
Un instant plus tard, j'entendis la porte d'entrée se refermer, suivi du grondement du moteur de sa voiture. La lueur des phares balaya le plafond de notre chambre tandis qu'il descendait l'allée devant la maison en marche arrière. Puis, plus rien. Je restai seule près du lit, grelottant de froid.
Frank ne revint pas. J'essayai vainement de dormir mais je ne pouvais fermer les yeux sans revoir notre scène de ménage dans ses moindres détails ni guetter le crissement de ses pneus s'engageant dans l'allée. Enfin, je me rhabillai, laissai un message à Brianna et sortis à mon tour.
Quitte à passer une nuit blanche, j'étais mieux à l'hôpital au chevet de mon patient. De plus, pour être parfaitement sincère, il ne m'aurait pas déplu que Frank ne me trouve pas à la maison à son retour.
La fine couche de glace noire qui recouvrait l'asphalte faisait luire la chaussée comme une mer d’huile. Les flocons de neige tourbillonnaient dans le halo jaune des réverbères au phosphore. D'ici à une heure, la glace serait recouverte par la neige, rendant les rues deux fois plus dangereuses. Ma seule consolation était qu'il n'y avait personne dehors à quatre heures du matin, à part moi.
— Il va bien, me souffla l'infirmière quand elle me vit entrer dans le service de réanimation. Les fonctions vitales sont stables et la fréquence cardiaque est normale. Aucune hémorragie.
De fait, le visage du patient était pâle mais pas alarmant. Le pouls dans le creux de son cou était régulier.
Je poussai un long soupir que je retenais depuis longtemps sans le savoir. L'infirmière me sourit gentiment et je me retins de m'effondrer contre son épaule. Soudain, les murs blancs de l'hôpital me paraissaient mon seul refuge.
Il était inutile de rentrer chez moi. Sur la pointe des pieds, je me rendis brièvement dans la chambre de chacun de mes autres patients, puis descendis à la cafétéria. Je m'installai devant une tasse de café et la bus lentement, me demandant comment j'allais présenter la situation à Brianna.
Une demi-heure plus tard, une des infirmières du service des urgences fit irruption par les portes battantes de la cafétéria et s'arrêta net en me voyant. Puis elle s'approcha lentement.
Je compris sur-le-champ. J'avais trop souvent vu des médecins et des infirmières annoncer de mauvaises nouvelles pour pouvoir me méprendre sur les signes. Très calmement, incapable de ressentir la moindre émotion, je reposai ma tasse presque pleine, sachant que pour le restant de mes jours je me souviendrais que son bord était ébréché et que l'or de la lettre « B » qui ornait son flanc était presque passé.
— ... m'a dit que je vous trouverais ici... ses papiers dans son portefeuille ; la police... neige fondue sur une plaque de glace... dérapage... décédé dans l'ambulance...
L'infirmière parlait, parlait, parlait. Elle me suivait dans le couloir sans cesser de parler tandis que je courais vers les urgences, distinguant vaguement le visage de mes collègues se tournant lentement vers moi, ne connaissant pas encore la nouvelle mais devinant à mon expression figée qu'il s'était passé l'irrémédiable.
Il était couché sur un chariot derrière quatre portants tendus de rideaux. Une ambulance était garée près de la porte vitrée, peut-être celle qui l'avait amené. Son gyrophare crachait des traînées rouges sur les murs, telle une artère sectionnée, baignant le hall d'entrée dans une couleur de sang.
Je le touchai brièvement. Sa peau avait cette texture inerte, presque plastique, de ceux qui sont morts depuis peu. Il n'avait aucune plaie visible. Les dégâts de l'accident étaient cachés sous le drap qui le recouvrait à moitié. Aucun pouls ne battait plus dans le creux de son cou, lisse et brun.
Je me tins prostrée à son côté, le regardant comme je ne l'avais pas regardé depuis longtemps. Ce profil viril et délicat à la fois, ces lèvres minces, ce nez et cette mâchoire finement ciselés. Il était beau, malgré les rides profondes creusées de chaque côté de sa bouche, des rides de désillusion et de rage contenue que même la mon ne pouvait effacer.
— Frank, murmurai-je en fermant les yeux. Si tu es encore assez proche pour m'entendre, je t'ai aimé. Je te le jure, je t'ai aimé.
Puis Joe arriva, le visage anxieux. Il sortait du bloc opératoire. Il portait encore sa blouse vert pâle, tachée de giclées de sang. Il y en avait jusque sur la monture de ses lunettes.
— Claire. Oh, mon Dieu ! Claire !
Je me mis à trembler comme une feuille. Je me tournai vers lui et posai ma tête contre son épaule. Puis, pour la première fois, je pleurai pour Frank.
Ce fut la sonnette qui me réveilla le lendemain matin.
— Un télégramme, m'dame !
Le malheureux postier faisait de son mieux pour ne pas lorgner sur ma chemise de nuit transparente.
Après le bacon frit dans la graisse au petit déjeuner, ces petites enveloppes jaunes devaient être la seconde cause principale de crises cardiaques dans le monde. Mon cœur se serra comme un poing. Je donnai un pourboire au postier et emportai le télégramme dans ma salle de bains qui, bizarrement, me paraissait l'endroit le plus sûr pour l'ouvrir, comme s'il s'agissait d'une lettre piégée qu'on ne pouvait désamorcer que sous l'eau.
Les doigts tremblants, je m'assis sur le rebord de la baignoire et le décachetai maladroitement.
Le message était bref... Naturellement, j'aurais dû me douter qu'un Écossais serait économe en mots.
L’avons retrouvé. Stop. Revenez vite. Stop. Roger.
Je repliai soigneusement le télégramme. Puis je restai là à le fixer des yeux un long moment. Enfin, je me levai et m'habillai.